EVEIL A LA PRESENCE

Lyon, Juin 1997

Le thème choisi pour cet entretien induit l'expérience de la dimension qui est en arrière plan de l'intellect et est intimement connectée au silence. Les temps de silence qui viennent naturellement sont des temps de connexion consciente avec la nature de notre être.

(silence)

Ces temps de silence permettent souvent l'émergence de réactions. L'agitation intellectuelle ne laisse pas la possibilité de percevoir les réactions intérieures, qu'elles soient de contentement ou de mécontentement. Les temps naturels de silence sont l'occasion d'observer ce mouvement de contracture, de détente et d'ouverture.

(silence)

L'attention est souvent fixée et focalisée au niveau du contenu des mots, mais peut se déplacer sur ce qui est en arrière plan des mots : l'espace au sein duquel les mots et les pensées apparaissent et disparaissent.

L'attention se déplace du contenu vers le contenant.

C'est ce même glissement qui différencie la concentration d'une attention sans tension.

C'est une sorte de "lâchage" de la tendance habituelle de fixer l'attention au niveau des mots.

Si l'on vient écouter une conférence, c'est parce qu'il y a une attente, et donc un mouvement préhensif vis-à-vis du contenu. L'attente est fixée sur le contenu. Cette attente s'exprime sous forme d'une tension qui peut être objectivée au niveau corporel.

Si le contenu de la conférence, ou bien son absence de contenu, n'apporte pas de réponse à l'attente, une réaction d'impatience et de nervosité émerge.

Ces mécanismes ne peuvent être vus et objectivés qu'à travers un esprit tranquille. Si l'attention n'est pas disponible, la prise de conscience de ce mouvement de contracture et d'ouverture n'est pas possible.

On peut noter que l'écoute est souvent préhensive, c'est-à-dire que l'écoute est contractée sur ce qui est écouté. C'est le signe d'une attente, d'un désir qui sous-tend l'écoute, un désir de parvenir, d'atteindre, ou de devenir. Ce désir part d'un sentiment d'insatisfaction ou de contracture. On peut dire qu'au départ il y a contracture et que de cette contracture naît une série de comportements : intentions, projets, contrariétés, etc. La contracture elle-même passe généralement inaperçue, et ce sont les seules conséquences de cette contracture qui sont objectivées : conséquences émotionnelles, comportementales, mentales, composant une palette de réactions face aux situations et aux pensées.

Le corps réagit en fonction de ces variations de perspective.

Les tensions qui vont s'installer au niveau corporel sont le reflet de cette tendance au contrôle.

(silence)

Le lâchage de la préhension peut s'accompagner d'une sensation de vertige, de perte d'équilibre, dans la mesure où les repères mentaux habituels se désagrègent. La croyance en une identité particulière ou le repérage dans l'espace et dans le temps sont alors perturbés, remis en cause.

(silence)

Nous explorons ce que nous cherchons. Quand nous nous questionnons, l'objet de la quête devient un retour sur soi, comme un mouvement qui se retournerait sur lui-même. Un espace silencieux qui était occulté par le bruit de l'agitation mentale se déploie. Cela ne signifie pas qu'il n'était pas présent, mais il n'était pas vécu consciemment. Il était oublié du fait de l'investissement émotionnel dans l'activité mentale ou corporelle.

Ces données sont issues de l'observation et non de considérations théoriques. Elles peuvent être vérifiées dans notre fonctionnement intérieur. La lecture de nos réactions est un enseignement complet que nous sommes amenés à décoder. Pour lire et décoder, il faut tout d'abord regarder, et regarder signifie poser le regard. Poser le regard signifie laisser les choses venir telles qu'elles sont, sans chercher à les comprendre, à les analyser, à les refuser ou à les accepter. Simplement laisser venir les sensations, les perceptions, les sons, les pensées.

(silence)

C'est un renversement par rapport aux habitudes ordinaires, car ce dont nous parlons ne peut être le fruit d'une anticipation ou d'une quelconque pression. Cette pression, qui n'a pas d'autre cause qu'elle même, est comme une crampe qui se résorbe dans le sommeil profond ou dans le calme mental, et qui réapparaît en même temps que l'agitation mentale.

Cette crampe est objectivée sous forme de contractures, d'une désorganisation du flux naturel harmonieux des énergies, et de l'inhibition d'une verticalité naturelle.

Le retour à la détente, à la verticalité, est le signe d'un lâcher prise.

(silence)

La verticalité peut être sentie et expérimentée comme une réalité vivante.

(silence)

Vous pouvez par exemple avec votre sensibilité, au niveau du sommet de votre crâne, prendre contact avec le plafond. Vous allez alors déjà avoir un aperçu de ce que peut être la sensation de verticalité. Lorsque le contact est crée, la verticalité va ensuite agir sur le corps, attirer le corps à elle, et transformer la posture sans qu'il y ait le désir d'être vertical. D'où le paradoxe d'une verticalité accompagnée simultanément d'une détente qui fait que la structure corporelle se dépose en direction du sol comme une feuille qui tombe sur le sol.

Cette verticalité corporelle est l'expression d'une verticalité spirituelle, un positionnement dans l'axe, un alignement.

(silence)

L'on peut prendre conscience, par exemple, que la partie frontale est très chargée en énergie, tendue. Vous en prenez conscience et retournez à une sensation globale du corps. Vous sentez immédiatement que la charge qui est au niveau du front va se diffuser, trouver un espace élargi et entraîner la détente. Lorsqu'il y a claire vision qu'il n'y a rien a prendre, que rien ne peut être saisi, le mental s'apaise ainsi que l'activité du cerveau antérieur.

(silence)

Il est possible de relâcher l'écoute au point qu'il n'y ait plus aucun contrôle à ce niveau. L'écoute perd complètement sa dimension préhensive et se situe alors au niveau d'une écoute pure, d'une perception totale.

Les sons qui sont perçus n'entraînent plus d'activité mentale, d'interprétation ou d'analyse.

L'écoute à ce moment est globale. Les sons émergent et disparaissent librement dans la conscience.

(silence)

Le corps tout entier commémore cet instant. Il est sensible, vibrant. L'écoute n'est alors pas simplement focalisée au niveau des conduits auditifs, mais est globale.

(silence)

L'écoute peut être focalisée sur un objet, sur un son.

Prenez note qu'il y a une fixation au niveau de l'écoute qui reste tendue sur l'objet. Cette simple prise de conscience suffit pour vous replacer immédiatement en arrière. La fixation par rapport à l'objet se résorbe au sein d'un espace élargi.

A ce moment, il n'y a plus que transparence, libre de la fixation sur ce qui est écouté.

L'on touche là une perception vibratoire, subtile.

(silence)

Ces propos ne doivent pas rester sur un plan théorique. Il est nécessaire de les expérimenter,
c'est-à-dire de sentir ce glissement depuis une écoute tendue, concentrée, vers une écoute ouverte et défocalisée. L'écoute se place alors en arrière, dans un espace libre de la projection, de l'anticipation et de la remémoration mentale.

(silence)

L'idée qu'il y a un devenir trouve sa source dans l'impression que quelque chose est en cours de transformation, mais ne signifie pas pour autant que le Je est en train de se transformer. Quand l'on porte davantage attention à l'écoute elle-même, l'on se rend compte que l'écoute elle-même ne se transforme pas. Elle est en dehors de la transformation. Elle est l'expression de notre nature intemporelle, en dehors de tout processus de devenir.

Le corps subit des transformations, mais ce qui perçoit le corps n'est pas en jeu dans cette transformation.

Il y a souvent une confusion dans la compréhension, un manque de clarté dans la perspective.

Nous utilisons le terme Je de manière quelque peu galvaudée, abusive, car si l'on interroge vraiment la nature du Je, la conscience que nous en avons va se modifier. Si l'on est appelé à explorer la nature du Je parce que cela apparaît comme une nécessité à un moment ou à un autre de notre maturation, il va y avoir une transformation de la perspective, dans laquelle le concept n'est pas ce qu'il représente. Le concept Je n'est pas ce que je suis.

(silence)

Lorsque vous prononcez profondément Je, un contact immédiat s'établit avec une présence non conceptuelle, qui se situe avant la formulation d'une image de soi, et n'est pas de l'ordre d'un "Je suis quelqu'un ou Je suis quelque chose". La prononciation du Je peut ainsi être utilisée comme un mantra, comme un exercice intérieur. Pour cela, il faut prononcer le Je, écouter le silence qui suit la prononciation, et rester en unité avec lui.

(silence)

Le démantèlement des croyances concernant ce que nous sommes se fait par une investigation à rebours, dans laquelle le regard et l'écoute se placent, pourrait-on dire, en arrière d'eux-mêmes, comme si le regard pouvait se déplacer vers ce qui regarde le regard, l'écoute vers ce qui écoute l'écoute. Lorsque vous vous interrogez d'une façon authentique sur ce qui écoute l'écoute, vous ne pouvez pas représenter la réponse sur un plan conceptuel, vous ne pouvez que la vivre.

L'on touche là à une dimension qui n'est pas de l'ordre du concept. Le concept garde un intérêt pour la communication, mais à un moment donné, il est abandonné, et ce qui est en arrière du concept peut se révéler.

L'abandon du concept est nécessaire à la révélation de l'être.

(silence)

Le moment est propice à l'échange, le dialogue est ouvert.

(silence)

Question - Certaines choses sur la verticalité. Je sens que cela m'a percuté quelque part, mais cela reste imprécis. Ce que je sais simplement, c'est que j'essaie de comprendre les choses, de comprendre la vie, néanmoins je note la difficulté des choses.

(silence)

Jean-Marc - Tout d'abord, expérimentez la verticalité dans votre corps. Prenez conscience par exemple de la verticalité de la colonne vertébrale depuis l'extrême base du bassin jusqu'au sommet de la tête. Laisser la verticalité vous prendre.

En même temps que la verticalité saisit le corps, une ouverture du champ de conscience se produit.

(silence)

Comme une porte qui s'ouvre et dont l'axe, la charnière, reste immobile. C'est cette qualité de présence d'un axe intemporel qui vous saisit. Le corps lui même va suivre et trouver une posture différente.

(silence)

Dans le vécu intemporel, la dimension temporelle n'est pas inhibée. Elle existe sur un plan fonctionnel. C'est à travers cette dimension que vos journées de travail s'organisent et votre agenda se remplit.

Mais sur le plan intérieur, il n'y a pas de mouvement.

La représentation mentale du futur est habituellement alimentée par une peur, par un sentiment d'insécurité qui pousse à rechercher une pseudo-sécurité dans une anticipation du moment suivant. Il y a là un sentiment profond d'insécurité qui est devenu une habitude mentale. Ce réflexe conditionné est vécu comme une réalité. C'est par ce mécanisme que l'on pourrait à la limite mourir de peur, par le jeu de la représentation mentale et de la réaction émotionnelle associée. C'est comme un jeu de miroirs dans lequel l'adhésion émotionnelle crée la projection dans un futur non né.

(silence)

Comme lorsque vous êtes au cinéma, et vivez le contenu du film comme une réalité. D'un seul coup, le film s'arrête et l'on se réveille : "ah! ce n'était qu'un film". Les sensations, projections et identifications mentales, émotionnelles et corporelles créent une adhésion par rapport au contenu. C'est pour cela que vous vous réveillez parfois fatigué au sortir d'un rêve.

Soyez conscient de votre liberté par rapport à la représentation. Vous êtes la lumière qui est en arrière de l'image, en arrière de la représentation, et avant la représentation.

Question - Que faire quand on se sent déprimé ?

Regardez avec attention cette réaction dépressive, voyez la sans projeter l'image d'un Je. Puis inversez la perspective. Laissez la réaction venir à vous, la perception se déployer dans la conscience. C'est un renversement de perspective à 180 degrés !

Faites comme si la réaction n'était plus un objet de votre observation mais se révèle en vous : "Regardez vous" !

Question - Comment aborder la question de la dépendance ?

Jean-Marc - Observez silencieusement l'attachement et les divers objets de dépendance. Descendez en vous, écoutez cette réaction de dépendance, aimez la.

C'est dans l'observation silencieuse que la réaction n'est ni refoulée, ni entretenue.

Sans quoi la réaction s'étend, s'élargit, et renforce l'état de dépendance.

(silence)

Laissez le souffle trouver son expansion, laissez le souffle trouver la globalité, s'étendre devant, derrière, sur les côtés. La réaction émotionnelle est alors résorbée dans un espace illimité.

C'est notre propre regard qui amène la compréhension. Il ne s'agit pas d'une compréhension aveugle, mais d'une compréhension nourrie par l'expérience.

(silence)

Quand l'image mentale de vous même n'est pas présente, il n'y a plus rien pour alimenter la réaction.

(silence)

Question - Qu'est ce que la souffrance? Si je souffre après une rupture, est-ce tout simplement parce j'aimais cette personne, ou parce que j'ai une représentation mentale de cette personne et que je reste dedans ?

Jean-Marc - La souffrance est une réaction. Elle est inconsciemment entretenue par un sentiment d'identité qui accompagne cette réaction. L'ego, l'image de soi, la personnalité, trouvent là une nourriture, une raison d'être.

La dissolution de cette réaction est une explosion, une déstructuration de cette fixation sur l'image.

Il peut y avoir une peur, une peur du silence qui émerge en l'absence de la réaction.

Elle est le reflet d'une identification à la réaction.

En l'absence de cette réaction, qui suis-je ?

La réaction se dissout lorsqu'elle est profondément acceptée, lorsque nous allons au plus profond de l'observation silencieuse et du silence lui-même.

(silence)

La réaction doit tout d'abord être sentie, vue, acceptée. Sinon il y a une réaction par rapport à la réaction, une tension consécutive secondaire à la tension, qui crée une sentiment de confusion.

On peut prendre l'exemple de la crampe musculaire parce qu'il est parlant.

Souvenez vous de ce qui se passe lors d'une crampe musculaire. Un ajustement intérieur naturel se fait. Vous cherchez instinctivement la posture qui permet à la tension de ne plus être alimentée.

Il en est de même pour les réactions émotionnelles.

La réaction enseigne. Elle est l'occasion d'éveiller une posture intérieure qui se cherche.

(silence)

La posture intérieure est une présence à l'écoute, qui laisse libre champ à l'expression spontanée.

(silence)

L'observation est libre du Je.

(silence)

Elle est présente avant la formulation de la pensée.

(silence)

Le corps entier s'aligne, s'établit dans la détente, et trouve son rythme naturel. Observez, regardez, comme le corps respire dès lors qu'il n'y a plus de contrôleur.

(silence)

Les résistances agissent comme des barrages. Lorsque la pression de la rivière dépasse la force de résistance, le barrage cède et la rivière peut alors à nouveau couler harmonieusement.

(silence)

La question du pourquoi est souvent liée à l'effort du moi. Elle n'est qu'une fuite. Le questionnement bien orienté reste centré au niveau de la nature du moi, du qui et non du quoi.

(silence)

Question - Et le verbe ?

Jean-Marc - Le support du verbe est toujours vacant. Les mots apparaissent et disparaissent au sein de cet arrière-plan silencieux.

Voyez conscient ce que vous n'êtes pas et soyez en identité avec ce que vous êtes.
 
 



 

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