Un élixir d’illumination psychologique : Le Yi jing, le Livre des changements

Par Ezéchiel Saad

Congrès annuel de Psychiatrie spirituelle
Approches nouvelles en psychiatrie et santé mentale
Paris, 13-15 septembre 2002 

 

Numériser le psychisme   

La maladie psychique se caractérise par un enfermement qui peut conduire à l'internement. Les souffrants aspirent à un changement de l'état douloureux initial vers un mieux-être,  un terrain plus viable.

Toutes les thérapies convergent vers cet objectif de changement, d'évolution, d'ouverture afin de résorber les fractures causées par les êtres les transformations et eux-mêmes. Mais il existe aussi un autre opérateur, un traité chinois nommé Yi jing, le Livre des changements qui porte en lui ce potentiel de faire évoluer les situations épineuses ou critiques.

Le classique de la période des Han (IIe siècle avant J.C.) se propose de quadriller l'énergie vitale sous la forme de 64 figures à 6 étages, nommées hexagrammes. Ce répertoire des cycles des phénomènes que l'on trouve à l’œuvre dans la nature, dans l'humain ou le social fait un étalonnage de la temporalité, de la permanence de l'être et de la dynamique des mutations. L’agencement, cadencé d'après le séquençage des figures sénaires, est un filet d'Indra qui réussit perpétuellement à cerner les évènements vivants.

Le Yi jing a traversé toutes les époques ; c'est un langage parmi tous les langages qui se rejoignent dans la Tour de Babel des savoirs et des connaissances, à la fois invariants et universels. Toutefois, lorsqu'il arrive jusqu'à nous Occidentaux du XXIe siècle, il nécessite une formalisation des connaissances dont il est porteur. En dehors des études littéraires ou historiques d'un texte à la poétique foisonnante et allégorique, plusieurs autres lectures sont possibles.

Même si l’usage traditionnel du Yi jing est la réunification holiste, et que sa valeur conceptuelle est tout entière à démontrer, je vous invite à suivre cette conquête d'une contrée non encore explorée et qui recèle en elle des remèdes inédits d'une rare puissance.

L'approche du Yi jing telle que nous la proposons revient à une expérience du préverbale, une compréhension de la pensée symbolique et l’utilisation de l’étalon des mutations pour l’étude de la subjectivité. Ainsi, lorsque l'on pose une question au Yi jing, cette question est déjà dans l’enclos des règles logiques du langage, l’on numérise une notion, un concept, une idée. Le Yi jing numérise la question en ligne brisée et unie, en 0 et 1, en + et -, en Yin et Yang et par ce même biais accorde la réponse avec la simplicité d’un décodeur numérique. Chaque réponse sous forme de lignes ordonnancées est passée, pour ainsi dire, par le filtre de la numération binaire, après avoir visité le préconscient. Pour accéder au préconscient, question et réponse procèdent ensemble et par le même conduit que celui de la psychanalyse. Ainsi, celui qui emprunte ce chemin, loin de s’égarer dans les méandres des supputations, se dirige vers son propre centre, là, où se situe ce qu’il sait sans pouvoir y avoir l’accès ; là où se niche ce qui était évident par nature ; là où réside ce qu’il ne sait pas, mais qui cherche à se manifester en dépit de lui-même ; là où attend ce qu’il ne cherche pas à connaître et qui néanmoins fera surface par une question sur un autre thème. En tous les cas, le préconscient détient une importante dose de substance de ces ressorts qui sont vitaux à l’être humain, et qu’il est aussi sûr en analyse que ceux qui sont soutenus par la volonté et la rationalité. Mais, souvent, on est devant un cercle vicieux, pour faire diminuer ou cesser les dépendances, il faut s’aider soi-même, mais pour s’aider soi-même il faut d’abord se trouver soi-même. Pour se trouver soi-même, il faut changer de réalité psychologique, c’est-à-dire atteindre une certaine objectivité. Le Yi jing est l’un des procédés pour y avoir accès.

 

Guetter l’oubli et le refoulé

Le Yi jing est un livre qui donne à lire la vie et à la lire comme un livre ; un livre composé du langage écrit et de celui des lignes. La méthode de discernement qu’il propose consiste à connecter les questions formulées par quelqu’un qui est prêt à reconnaître ses lacunes ou son insuffisance à des réponses qui proviennent des domaines obscurcis et non connus tel l’aléatoire et l’inconscient. Cette expérience dicte que les informations conservées dans notre mémoire et qui ont participé à la construction de celui que l’on est sont parcourues par les lignes avec une adresse remarquable. Comme si ce que l’on calcule avec elles les dépliait dans l’esprit à l'endroit, à l'envers, recto et verso, d’après l’intention de la conscience au moment même de la formulation de la question. Leur protocole, dans ce qu'on pourrait aussi nommer un réseau, réussit à s’approprier virtuellement tout ce qu'on leur soumet, dénouant la subjectivité pour la serrer contre le réel, mais aussi en utilisant la réalité objective commune pour atteindre la pensée symbolique et l’imaginaire. C’est leur manière exclusive d’objectiver le subjectif et de faire retourner à l’imaginaire l’objectivité que nous acquérons par la conscience et que le Yi jing contient par sa structure. Un parcours en va et vient d’une étendue élastique entre les instances du formulé et de l’informulé, instances aussi séparées que l’être l’est du néant, qui achoppe inexorablement sur les limites du déterminisme psychique. La figure topologique qui lui convient est la bande de Moebius : Le doigt posé sur l'un des points de la surface s'y promène sans jamais passer de l'autre côté, car il n'y a pas d'autre côté. C’est d’une sphéricité aussi parfaite que celle dont s’inspirent les idéaux de l’être humain : le mariage de l’intériorité et de l’extériorité, de l’absolu et du relatif, de l’infini et du fini, de l’invisible et du visible.

On peut discrètement souffler, que même si ses antécédents historiques provenant de l’Antiquité chinoise sont particulièrement confus, de notre point de vue, la totalité des lignes représente une modélisation du préconscient. Un préconscient que l’on retrouve parce que, avec la consultation, on est en position de guetteur et que l’aléatoire de la technique du tirage agit comme un arbitre capable à la fois d’étaler les ententes et les contradictions propres au sujet et de reconnaître les voies de la médiation ou de l’aliénation.

En somme, le retour aux lignes du Livre des changements, est une autre manière d’aborder l’esprit de la Chine ; elles ne sont ni plus ni moins complexes que l'écriture dans laquelle il a été élaboré. De nombreuses balises portent son message. Mais, en même temps il y a d’autres recours pour parvenir à l’expérience de la réunification de l’uni et du divisé. Il se fait toujours comprendre pour transmettre son contenu holiste y compris maintenant, en tant que contenant du Moi, du je et du sujet.

 

Appareiller la conscience

Le Yi jing est un livre qui donne à lire l’être humain en mutation comme un livre de chair. Mais, il se peut que l’esprit s’oppose à ce que l’on veut découvrir de soi par la fermeture, le blocage ou l’opacité de l’ignorance. Dans ce cas, le Yi jing aide le sujet à organiser l’amas des souvenirs et renvoie une image sociale de lui-même. Image rarement différente de ce qu’il ressent, car l’adéquation des lignes à la conscience par la technique du tirage est une des grandes découvertes des auteurs du Livre des changements. Cette image, parfois et plus souvent que ce que l’on pense conforte aussi dans les pressentiments et apprend à voir comment les lignes sont écrites et se re-écrivent encore dans un cheminement. L’art de la question contribue aussi à la délivrance des sens. Toute question est une parole vraie, qui pénètre l’amnésie affective et surmonte ce qu’on ne sait pas dire par le je, tant il est refoulé dans le secret du Moi limité.

C’est pourquoi, il convient de cibler les questions avec précision. Il vaut mieux commencer par des questions à souci. Parmi elles, il faut penser à celles qui s’enfoncent dans la régression et la douleur pour tirer une localisation qui sera clarifiée par l’effet des réponses.

Pour procéder à cet emploi, il s'agit d'appliquer le concept de «champ», de considérer chaque problématique comme un univers relativement autonome, de l'explorer tout en sachant qu'il existera des confluents entre les différents champs et que certaines clés serviront à interpréter et à agir entre eux. L’apprenant doit pouvoir se diriger vers le champ d'où procèdent ses choix les plus vitaux. Il lui suffira d’appareiller sa conscience pour s’examiner à travers le recensement des faits déterminants, en rembobinant le fil du vécu. C’est ainsi qu’il fera réapparaître une pensée qui existe exclusivement par l’écoute que l’on a de soi-même, et que nous n’hésiterons pas à classer parmi nos références les plus confidentielles.

Quelques champs accessibles dans un premier temps à cette investigation :

Autant d’énigmes que l’on tente de pénétrer en sondant avec ce support instrumental la pensée déjà effacée, informulée ou celle qui est en cours d'élaboration. Leur abord servira à mettre en place une mémoire expérimentale qui démantèle l'archivage « à l’état brut » des traces précédentes et réécrit les faits dans une chronique génératrice de correspondances singulières. Le but étant de rendre perceptible la loi de l'augmentation et de la diminution qui en ordonne les valeurs et la stratification en couches mnésiques dont l’étude contribue à lever des censures, à remporter des victoires contre l’aliénation des omissions et des erreurs de l’étourderie, y compris celles qui faussent l’interprétation du Livre des changements. La finalité du Yi jing, comme on le sait, a été de parvenir à la maturation et à l’achèvement, une finalité qui se rapporte à la sagesse. Cependant, il est indéniable que par ses antécédents calculateurs et combinatoires, il existe aussi, en toile de fond, une dimension expérimentale.

Personne ne peut nier que dans la pratique du Livre des changements, la fonction de la réflexion dépend de l’expérimentation et que c’est grâce à celle-ci que l’on pourra faire évoluer l’interprétation de base et inscrire le sursaut propre à l’esprit du temps. C’est ce qui arrive avec notre méthode, le Yi jing, se met au service du sujet pour examiner soigneusement la vie psychique, gérer les investissements de l'inconscient, créer les indices représentatifs et aussi les possibilités d'évolution. Il sert de modèle-miroir à la conscience pour reconnaître le réel et ses distorsions. Mais, il va également obtenir des indices de la réalité objective, ce que les Chinois appelaient des résonances.

L’étude de la technique du Yi jing est d’une sédimentation plutôt longue, mais les thérapies avec lui sont denses et concises. En fait, cela durera peu de temps car il peut concentrer les étapes à court, moyen et long terme en une seule phase de transformation. Les solutions peuvent s’énoncer rapidement, parce que lorsqu’on s’écoute et que les réponses sont concordantes, claires et palpables, il y a une mise en route et le sujet déjà sur la marche décide s’il veut continuer à s’interroger davantage ou d’arrêter tout court. Toutefois, s’arrêter ne veut pas dire non plus abandonner ce que l’on a entrepris d’après son diagnostique. Dans certains cas, il faut poursuivre jusqu'à remplacer le Yi jing par une totalité psychique capable de répondre et d'assumer durablement le rôle d'arbitre face aux restrictions les plus communes de la réalité. Autrement dit, jusqu'à ce que l’on puisse trouver un pouvoir qui naît de la fragilité, contrairement à la force qui s’effrite dans une vulnérabilité involontaire. Dans d’autres cas de figure, toujours avec la même intégrité de base, l’on doit pouvoir évoluer vers un idéal et une norme plus complexes. Car, la vie de l’être humain avançant par paliers a toujours des enfermements en perspective. Vue de cet observatoire, l'analyse mentale se spiritualise, mais elle ne se substitue pas à la réalité commune ; elle reste concrète.

Prof. Ezéchiel Saad © Paris, 16 mai 2002